Matthias pose les mots sans hausser la voix : « Je n’ai jamais réussi à me sentir chez moi dans notre maison. » Je le fixe, curieux. Il ajoute : « J’ai toujours en tête cette image : je voyage en train, je descends quelque part, mais ce n’est qu’une halte. À un moment, je remonte dans le train, je poursuis ma route. » L’image me frappe de plein fouet. Moi aussi, il m’est arrivé d’adopter une gare, un compartiment de la Deutsche Bahn, comme abri momentané entre Hambourg et Karlsruhe. Alors que certains rêvent d’ailleurs, c’est aujourd’hui l’envie de s’ancrer qui me travaille.
Matthias poursuit, sans détour. « C’était déjà comme ça dans ma précédente relation. Jamais vraiment chez moi. » Elke, sa compagne, écoute sans rien dire, touchée, prise par l’émotion. Ce matin, dans mon cabinet, plusieurs personnes osent enfin nommer ce qu’elles ressentent. Tout a commencé grâce à Elke, qui a posé une question simple : comment savoir si l’intimité est vraiment la nôtre, ou juste un écho de ce que l’autre attend ? Cette idée traverse aussi certains livres, qui explorent les nuances entre désir sincère et réponse à des demandes extérieures. L’exemple de Matthias tombe à pic.
Ses paroles illustrent ce qu’on appelle l’intimité authentique : ne rien cacher, même si ce n’est pas agréable à entendre. Ce matin, il l’offre, brut : « Je ne me sens pas chez moi avec nous. » Je pousse la réflexion : qu’est-ce que ça recouvre, précisément ? Il précise : « Parfois, je m’assois à table, et je me sens à part, incapable de me relier, étranger. » Je lui réponds : « Ça doit être d’une solitude pesante. Comme si tu étais étranger dans ta propre vie. » Aussitôt, il éclaire : « Voilà pourquoi l’image de la gare m’obsède, c’est évident. J’ai le sentiment de ne jamais arriver où je pourrais enfin me poser. »
Nous cherchons ensemble ce que signifie se sentir chez soi dans sa propre existence. Je questionne Matthias, hypersensible, très perméable à ce que vivent les autres : à force de s’ajuster, aurait-il perdu le contact avec sa propre voix ? Quand on est trop sollicité, finit-on par ne plus percevoir ses besoins ? Il évoque à voix haute les moments où il se sentait bien. Rapidement, il voit que le bonheur venait du fait d’être entier : ne rien attendre, ni composer, ni subir les pressions extérieures. Pour ceux qui captent sans filtre les désirs de leur entourage, cela peut devenir source d’épuisement… ou clé vers le mieux-être.
Je reconnais ce vacarme qui finit par recouvrir ce que je ressens. Voilà pourquoi le silence m’apaise, tout comme le souffle du vent nettoie mes pensées. Dans notre époque bavarde, beaucoup de paroles n’accouchent pas d’une vraie parole intérieure. Ce matin-là, échanger avec ce couple m’offre une accalmie. Même sans but défini, nos voix intérieures trouvent place. J’en viens à penser : et si, se sentir chez soi, c’était simplement l’endroit où cette voix perce ? Il y a sans doute des périodes où, happé par mille bruits, on finit par s’oublier soi-même.
Le rendez-vous qui suit m’oriente sur un autre chemin. Susanne s’effondre dans le fauteuil. Ses larmes disent l’inconfort profond : elle se sent dehors de sa propre vie, prise dans une mécanique de mère et d’épouse. Elle ne trouve plus l’équilibre entre travail, couple et parentalité, tout lui pèse. Elle rêve parfois de disparaître, mais ne partage jamais son désarroi : elle se protège derrière une carapace, non par rejet, mais parce qu’elle n’a jamais appris à montrer ses émotions sans craindre le rejet. Ce qu’elle dit reste dans le cadre de l’acceptable. Voilà l’intimité façonnée depuis l’extérieur : répondre aux attentes, ne pas remettre les équilibres en question. Je lui demande : te sens-tu chez toi dans ta vie, dans ton couple ? Elle secoue la tête. Forcément, la tentation d’un ailleurs se dessine. Peut-on parler de retour vers « la maison » ? Susanne ne tranche pas. Son mari, déboussolé, cherche à comprendre, tandis qu’elle subit la pression du choix. J’écoute, je me pose la question : être chez soi, est-ce pouvoir dire la vérité sans peur ? J’ai connu ces moments où j’ai retenu certaines vérités pour ne pas bousculer le fragile équilibre. Je comprends ses freins, tout comme ceux de son conjoint, en quête de clarté et d’authenticité.
Après la coupure du midi, le thème de la maison passe au second plan, mais il m’habite toujours. Sentir qu’on est chez soi ne dépend pas d’un code postal. Parfois, des espaces deviennent des repères, bien plus que quatre murs. Hambourg, certains chemins autour de Winsen, mes balades entre Stöckte et Zollenspieker, sont à mes yeux des terres familières. Il m’arrive d’être possessif au point de mal supporter d’y croiser trop de monde. Je n’ouvre que rarement ma porte à beaucoup d’invités à la fois. J’observe ce trait chez moi avec une certaine bienveillance amusée.
En fin d’après-midi, dernier rendez-vous. Un homme souhaite parler d’un amour fort, né en marge de sa vie de couple. Sa liaison dure depuis un an, malgré la présence de sa femme. Il se dit déchiré, bousculé par la force de ce qu’il éprouve. Jamais il n’avait ressenti un tel bouleversement. Jusqu’alors, il suivait sa raison, tenait son cap, mais aujourd’hui, quelque chose le soulève, impossible à ignorer. L’idée de couper les ponts avec cette femme lui arrache des larmes, même s’il aime toujours sa femme. « Ça me brise le cœur », confie-t-il.
Cette mélancolie ne m’est pas étrangère. Le désir qui jaillit quand quelqu’un touche ce qu’on a de plus intime, cette envie d’ouvrir la porte de son espace intérieur… Après avoir vécu cette traversée, il y a un avant et un après. On peut s’éloigner d’une personne, impossible de gommer ce qui a été ressenti ou appris. Une fois cette dimension effleurée, le manque s’installe, revient, réclame.
Je pose alors ma question rituelle : « À qui restes-tu fidèle, au fond ? » Dilemme parfois abordé avec des couples touchés par l’infidélité ou la double vie. La loyauté, dans les faits, va souvent à celle ou celui auprès de qui l’on se sent vraiment chez soi. Ce constat bouscule la manière habituelle de voir les choses, et peut devenir source de douleur pour celui qui reste.
Je m’interroge : peut-être que « se sentir chez soi » tient à la possibilité de garder sa fidélité, à soi comme à l’autre. La loyauté et la confiance ne seraient plus des obligations imposées, mais des élans, parce qu’on se sent protégé, reconnu, accepté dans ce lien.
Alors que mon patient s’absente un instant, un calme étrange s’installe. Mes années d’infirmière en psychiatrie remontent en moi, ce vécu où tout ne tient parfois qu’à un fil. Les axes qui m’ont toujours guidée, honnêteté, curiosité, sincérité, profond attachement à ceux qui me font confiance, restent fidèles au poste. (Je sais, ces valeurs font sourire mon éditeur WordPress… vous voyez l’idée !)
Repensant à chaque formation effectuée, j’y vois surtout des outils. Bien utile au quotidien. Mais rien ne m’a davantage enrichie que les trajectoires humaines croisées, le courage de poser des questions dérangeantes, de s’attarder sur ce qui compte. Voilà ce qui donne à ce métier une densité singulière.
Ce week-end, j’ai dévoré la biographie d’Irvin Yalom, ce psychothérapeute et auteur majeur dans le champ de la relation d’aide. Son parcours croise le mien sur bien des points. Ses réflexions sur la mort, la liberté, la solitude, la quête de sens, accompagnent beaucoup de mes questionnements. Lire son itinéraire m’a rappelé comme ses fondements thérapeutiques sont, pour moi, une forme de maison professionnelle. Je m’y sens à ma place, prête à accueillir d’autres voix, chaque jour, autour de questions qui invitent à ouvrir la porte. C’est rarement mon histoire qui est au centre, mais je prends toujours plaisir à entrouvrir une part de mon expérience pour bâtir la confiance.
Pour clore, difficile d’oublier cette phrase de mon fils, aujourd’hui âgé de 17 ans, à qui j’ai demandé ce que représentait la maison. Il a répondu, sans hésiter : « C’est chez moi que je marche pieds nus. » Nul besoin d’interprétation. Là où l’on marche sans crainte, pieds nus, on cesse de redouter les éclats.


